REVUE SPIRITE JOURNAL D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES - 1863

Allan Kardec

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Une lettre de Lyon, en date du 7 décembre 1862, contient le passage suivant, qu'un témoin oculaire et auriculaire nous a confirmé de vive voix :

« Nous avons eu ici l'évêque du Texas, en Amérique, qui a prêché, mardi dernier, 2 décembre, à huit heures du soir, dans l'église Saint-Nizier, devant un auditoire de près de deux mille personnes, parmi lesquelles se trouvaient un grand nombre de Spirites. Hélas ! il ne paraît pas fort instruit dans notre doctrine ; on en peut juger par ce court aperçu :

Les Spirites n'admettent pas l'enfer ni les prières dans les églises ; ils s'enferment dans leurs chambres, et là ils prient, Dieu sait quelles prières !… Il n'y a que deux catégories d'Esprits : les parfaits et les voleurs ; les assassins et les canailles… Je viens de l'Amérique, où ces infamies ont commencé ; eh bien ! je puis vous assurer que depuis deux ans on ne s'en occupe plus du tout dans ce pays. On m'a dit qu'ici, dans cette ville de Lyon, si renommée par sa piété, il y avait beaucoup de Spirites ; cela ne peut pas être ; je ne le crois pas. Je suis bien sûr, chers frères et chères sœurs, qu'il n'y a pas parmi vous un seul médium, ni une seule médium, parce que, voyez-vous, les Spirites n'admettent ni mariage, ni baptême, et tous les Spirites sont séparés d'avec leurs femmes, etc., etc…

Ces quelques phrases peuvent donner une idée du reste. Qu'aurait dit l'orateur s'il avait su que près du quart de ses auditeurs était composé de Spirites? Quant à son éloquence, je ne puis dire qu'une chose, c'est que, par moments, elle ressemblait à de la frénésie ; il semblait perdre le fil de ses idées et ne savait ce qu'il voulait dire ; si je ne craignais de me servir d'un terme irrévérencieux, je dirais qu'il pataugeait. Je crois vraiment qu'il était poussé par quelques Esprits à dire toutes ces absurdités, et d'une telle manière que, je vous assure, on ne se serait pas douté être dans un lieu saint ; aussi tout le monde riait. Quelques-uns de ses partisans sont sortis les premiers pour juger de l'effet qu'avait produit le sermon, mais ils n'ont pas dû être fort satisfaits, car, une fois dehors, chacun de rire et de dire sa pensée ; plusieurs même de ses amis déploraient les écarts auxquels il s'est livré, et comprenaient que le but était complètement manqué. En effet, il ne pouvait mieux faire pour recruter des adeptes, et c'est ce qui a eu lieu séance tenante. Une dame, qui se trouvait à côté d'une très bonne Spirite de ma connaissance, lui dit : « Mais qu'est-ce donc que ce Spiritisme et ces médiums dont on parle tant, et contre lesquels ces messieurs sont si furieux ? » La chose lui ayant été expliquée : « Oh ! dit-elle, en arrivant chez moi, je vais me procurer les livres et j'essayerai d'écrire. »

Je puis vous assurer que si les Spirites sont si nombreux à Lyon, c'est grâce à quelques sermons dans le genre de celui-ci. Vous vous rappelez qu'il y a trois ans, alors que l'on ne comptait ici que quelques centaines de Spirites, je vous écrivis, à la suite d'une prédication furibonde contre la doctrine, et qui produisit un excellent effet. « Encore quelques sermons comme celui-ci, et dans un an le nombre des adeptes sera décuplé. » Eh bien ! aujourd'hui il est centuplé, grâce aussi aux ignobles et mensongères attaques de quelques organes de la presse. Tout le monde, jusqu'au simple ouvrier qui, sous son grossier vêtement, a plus de bon sens qu'on ne croit, s'est dit qu'on n'attaque pas avec tant de fureur une chose qui n'en vaut pas la peine, c'est pourquoi on a voulu voir par soi-même, et quand on a reconnu la fausseté de certaines assertions, qui dénotaient l'ignorance ou la malveillance, la critique a perdu tout crédit, et, au lieu d'éloigner du Spiritisme, elle lui a conquis des partisans. Il en sera de même, nous l'espérons bien, du sermon de monseigneur du Texas, dont la plus grande maladresse a été de dire que « tous les Spirites sont séparés de leurs femmes, » quand nous avons ici, sous nos yeux, de nombreux exemples de ménages jadis divisés, et où le Spiritisme a ramené l'union et la concorde. Chacun se dit naturellement que puisque les adversaires du Spiritisme lui attribuent des enseignements et des résultats dont la fausseté est démontrée par les faits et la lecture des livres qui disent tout le contraire, rien ne prouve la vérité des autres critiques. Je crois que si les Spirites lyonnais n'eussent craint de manquer de respect à monseigneur du Texas, ils lui auraient voté une adresse de remerciements. Mais le Spiritisme nous rend charitables, même envers nos ennemis. »

Une autre lettre d'un témoin oculaire contient le passage suivant :

« L'orateur de Saint-Nizier est parti de cette donnée que le Spiritisme avait fait son temps aux Etats-Unis, et qu'on n'en parlait plus depuis deux ans. C'était donc, selon lui, une affaire de mode ; ces phénomènes étaient sans consistance, et ne valaient pas la peine d'être étudiés ; il avait cherché à voir et n'avait rien vu. Toutefois, il signalait la nouvelle doctrine comme attentatoire aux liens de famille, à la propriété, à la constitution de la société, et la dénonçait comme telle aux autorités compétentes.

Les adversaires s'attendaient à un effet plus saisissant, et non à une simple négation débitée d'une manière assez ridicule ; car ils n'ignorent pas ce qui se passe dans la cité, la marche du progrès et la nature des manifestations. Aussi la question est-elle revenue, dimanche 14, à Saint-Jean, et cette fois un peu mieux traitée.

L'orateur de Saint-Nizier avait nié les phénomènes ; celui de Saint-Jean les a reconnus, affirmés : On entend, a-t-il dit, des coups dans les murs ; dans l'air, des voix mystérieuses ; on a réellement affaire à des Esprits, mais quels Esprits ? Ils ne peuvent être bons, car les bons sont dociles et soumis aux ordres de Dieu, qui a défendu lui-même l'évocation des Esprits ; donc ceux qui viennent ne peuvent être que mauvais.

On comptait bien trois mille personnes à Saint-Jean ; dans le nombre, trois cents au moins iront à la découverte.

Ce qui contribuera certainement à faire réfléchir les gens honnêtes ou intelligents qui composaient l'auditoire, ce sont les assertions singulières de l'orateur, — je dis singulières par politesse. — « Le Spiritisme, a-t-il dit, vient détruire la famille, avilir la femme, prêcher le suicide, l'adultère et l'avortement, préconiser le communisme, dissoudre la société. » Puis il a invité les paroissiens qui auraient par hasard des livres spirites à les apporter à ces messieurs, qui les brûleraient, comme saint Paul le fit à Ephèse à l'égard des ouvrages hérétiques.

Je ne sais si ces messieurs trouveront beaucoup de personnes assez zélées pour aller dévaliser, l'argent à la main, les boutiques de nos libraires. Quelques Spirites étaient furieux ; la plupart se réjouissaient, parce qu'ils comprenaient que c'était une bonne journée.

Ainsi, du haut de la seconde chaire de France on vient de proclamer que les phénomènes spirites sont vrais ; toute la question se réduit donc à savoir si ce sont de bons ou de mauvais Esprits, et s'il n'y a qu'aux mauvais que Dieu permet de venir. »

L'orateur de Saint-Jean affirme qu'ils ne peuvent être que mauvais ; en voici un autre qui modifie quelque peu la solution. On nous écrit d'Angoulême que le jeudi 5 décembre dernier un prédicateur s'est exprimé ainsi dans son sermon : « Nous savions tous que l'on pouvait évoquer les Esprits, et cela depuis longtemps ; mais l'Eglise seule doit le faire ; il n'est pas permis aux autres hommes d'essayer de correspondre avec eux par des moyens physiques ; pour moi, c'est une hérésie. » L'effet produit a été tout le contraire de ce que l'on attendait. »

Il est donc bien évident que les bons et les mauvais peuvent se communiquer, car si les mauvais seuls avaient ce pouvoir, il n'est pas probable que l'Eglise se réservât le privilège de les appeler.

Nous doutons que deux sermons, prêchés à Bordeaux en octobre dernier, aient mieux servi la cause de nos antagonistes. Voici l'analyse qui en a été faite par un auditeur ; les Spirites pourront voir si, sous ce travestissement, ils reconnaissent leur doctrine, et si les arguments qu'on leur oppose sont de nature à ébranler leur foi. Quant à nous, nous répétons ce que nous avons déjà dit ailleurs : Tant qu'on n'attaquera pas le Spiritisme avec de meilleures armes, il n'aura rien à craindre.

Je regretterai toujours, dit le narrateur, de n'avoir pas entendu le premier de ces sermons, qui a eu lieu à la chapelle Margaux, le 15 octobre dernier, si mes renseignements sont justes. Selon ce que des témoins dignes de foi m'ont rapporté, la thèse développée a été celle-ci :

« Les Esprits peuvent se communiquer aux hommes. Les bons se communiquent à l'Eglise seulement. Tous ceux qui se manifestent en dehors de l'Eglise sont mauvais, car hors de l'Eglise point de salut. — Les médiums sont des malheureux qui ont fait pacte avec le diable et en obtiennent, pour prix de leur âme, qu'ils lui ont vendue, des manifestations de toutes sortes, fussent-elles extraordinaires pour ne pas dire miraculeuses. » — Je passe sous silence d'autres citations plus étranges encore ; ne les ayant pas entendues moi-même, je craindrais qu'on eut exagéré.

Le dimanche suivant, 19 octobre, j'eus le bonheur d'assister au second sermon. Je m'informai du nom du prédicateur ; il me fut répondu que c'était le père Lapeyre, de la compagnie de Jésus.

Le Père Lapeyre fait la critique du Livre des Esprits, et certes, il fallait une fameuse dose de bonne volonté pour reconnaître cet admirable ouvrage dans les théories dépourvues de bon sens que le prédicateur prétendait y avoir trouvées. Je me bornerai à vous signaler les points qui m'ont le plus frappé, préférant rester au-dessous de la vérité plutôt que d'attribuer à notre adversaire ce qu'il n'aurait pas dit, ou ce que j'aurais mal compris.

Selon le Père Lapeyre, « le Livre des Esprits prêche le communisme, le partage des biens, le divorce, l'égalité entre tous les hommes et surtout entre l'homme et la femme, l'égalité entre l'homme et son Dieu, car l'homme, poussé par cet orgueil qui a perdu les anges, n'aspire à rien moins qu'à devenir semblable à Jésus-Christ ; il entraîne les hommes dans le matérialisme et les plaisirs sensuels, car le travail de perfectionnement peut se faire sans le concours de Dieu, malgré lui-même, par l'effet de cette force qui veut que tout se perfectionne graduellement ; il préconise la métempsycose, cette folie des Anciens, etc. »

Passant ensuite à la rapidité avec laquelle les idées nouvelles se propagent, il constate avec effroi combien le diable qui les a dictées est habile et rusé, combien il a su les façonner avec art, de manière à les faire vibrer avec force dans les cœurs pervertis des enfants de ce siècle d'incrédulité et d'hérésies. « Ce siècle, s'écrie-t-il, il aime tant la liberté ! et on vient lui offrir le libre examen, le libre arbitre, la liberté de conscience ! Ce siècle, il aime tant l'égalité ! et on lui a montré l'homme à la hauteur de Dieu ! Il aime tant la lumière ! et d'un seul trait de plume on déchire le voile qui cachait les saints mystères ! »

Puis il a attaqué la question des peines éternelles, et il a eu sur ce sujet, palpitant d'émotions, de magnifiques mouvements oratoires : « Le croiriez-vous, mes très chers frères ; croiriez-vous jusqu'où est allée l'impudence de ces philosophes nouveaux, qui croient faire crouler sous le poids des sophismes la sainte religion du Christ ! Eh bien, les malheureux ! ils disent qu'il n'y a point d'enfer ! ils disent qu'il n'y a point de purgatoire ! Pour eux plus de relations bénies qui relient les vivants aux âmes de ceux qu'ils ont perdus ! Plus de saint sacrifice de la messe ! Et pourquoi le célébreraient-ils ? ces âmes ne se purifieront-elles pas d'elles-mêmes et sans travail aucun, par l'efficacité de cette force irrésistible qui sans cesse les attire vers la perfection ?

Et savez-vous quelles sont les autorités qui viennent proclamer ces doctrines impies, marquées au front du signe ineffaçable de cet enfer qu'elles voudraient anéantir ? Ah ! mes frères, ce sont les plus solides colonnes de l'Église : les saint Paul, les saint Augustin, les saint Louis, les saint Vincent de Paul, les Bossuet, les Fénelon, les Lamennais, et, tous ces hommes d'élite, de saints hommes qui ont, durant leur vie, combattu pour l'établissement des vérités inébranlables, sur lesquelles l'Église a bâti ses fondements, et qui viennent déclarer aujourd'hui que leur Esprit, dégagé de la matière, étant plus clairvoyant, ils se sont aperçus que leurs opinions étaient erronées, et que c'est tout le contraire qu'il faut croire.

Le prédicateur, passant ensuite à la question que l'auteur de la Lettre d'un catholique adresse à un Esprit pour savoir si, en pratiquant le Spiritisme, il est hérétique, ajoute :

Voici la réponse, mes frères ; elle est curieuse, et ce qui est le plus curieux encore, ce qui nous montre de la manière la plus évidente que le diable, malgré ses ruses et son habileté, laisse toujours percer le bout de l'oreille, c'est le nom même de l'Esprit qui a donné cette réponse ; je vous le dirai tout à l'heure.

Suit la citation de cette réponse qui se termine ainsi : « Es-tu d'accord avec l'Église sur toutes les vérités qui te raffermissent dans le bien, qui augmentent dans ton âme l'amour de Dieu et le dévouement à tes frères ? Oui ; eh bien ! tu es catholique. » Puis il ajoute : « Signé… Zénon !… Zénon ! un philosophe grec, un païen, un idolâtre qui, du fond de l'enfer où il brûle depuis vingt siècles, vient nous dire que l'on peut être catholique et ne pas croire à cet enfer qui le torture, et qui attend tous ceux qui, comme lui, ne seront pas morts humbles et soumis dans le giron de la sainte Église… Mais, insensés et aveugles que vous êtes ! avec toute votre philosophie, n'auriez-vous que cette preuve, cette seule preuve que la doctrine que vous proclamez émane du démon, qu'elle serait mille fois suffisante !

Après de longs développements sur cette question et sur le privilège exclusif qu'a l'Église de chasser les démons, il ajoute :

« Pauvres insensés, qui vous amusez à parler aux Esprits et prétendez exercer sur eux quelque influence ! ne craignez-vous donc pas que, comme celui dont parle saint Luc, ces Esprits frappeurs, tapageurs, — et ils sont bien nommés, mes très chers frères, — ne vous demandent aussi : Et vous, qui êtes-vous? Qui êtes-vous pour venir nous troubler? Croyez-vous impunément nous soumettre à vos caprices sacrilèges? et que, saisissant les chaises et les tables que vous faites tourner, ils ne s'emparent de vous, comme ils s'emparèrent des fils de Sceva, et ne vous maltraitent tellement que vous ne soyez forcés de vous enfuir nus et blessés, et reconnaissant, mais trop tard, toute l'abomination qu'il y a à jouer ainsi avec les morts.

Devant ces faits si patents et qui parlent si haut, que nous reste-t-il à faire ? Qu'avons-nous à dire ? Ah ! très chers frères ! gardez-vous avec soin de la contagion ! Repoussez avec horreur toutes les tentatives que les méchants ne manqueront pas de faire auprès de vous pour vous entraîner avec eux dans l'abîme ! Mais, hélas ! il est déjà bien tard pour faire de telles recommandations ; déjà le mal a fait de rapides progrès. Ces livres infâmes dictés par le prince des ténèbres, afin d'attirer dans son royaume une foule de pauvres ignorants, se sont tellement répandus que si, comme jadis à Ephèse, on supputait le prix de ceux qui circulent dans Bordeaux, on dépasserait, j'en suis sûr, la somme énorme de cinquante mille deniers d'argent (170 000 francs de notre monnaie ; rappel d'une citation faite dans une autre partie de son sermon) ; et je ne serais pas étonné que parmi les nombreux fidèles qui m'écoutent, il y en ait quelques-uns qui déjà se soient laissé entraîner à les lire. A ceux-là, nous ne pouvons dire que ceci : Vite ! approchez du tribunal de la pénitence ; vite ! venez ouvrir vos cœurs à vos guides spirituels. Pleins de douceur et de bonté, et suivant en tout point le magnanime exemple de saint Paul, nous nous empresserons de vous donner l'absolution. Mais, comme lui, nous ne vous la donnerons qu'à la condition expresse de nous apporter ces livres de magie qui ont failli vous perdre. Et de ces livres, très chers frères, qu'en ferons-nous? oui, qu'en ferons-nous? Comme saint Paul, nous en ferons un grand tas sur la place publique, et, comme lui, nous y mettrons nous-mêmes le feu. »

Nous ne ferons qu'une courte observation sur ce sermon, c'est que l'auteur s'est trompé de date, et que peut-être, nouvel Epiménide, a-t-il dormi depuis le quatorzième siècle. Un autre fait qui en ressort, c'est la constatation du rapide développement du Spiritisme. Les adversaires d'une autre école le constatent aussi avec désespoir, tant est grand leur amour pour la raison humaine. On lit dans le Moniteur de la Moselle, du 7 novembre 1862 : « Le Spiritisme fait de dangereux progrès. Il envahit le grand, le petit, le moyen et le demi-monde. Des magistrats, des médecins, des gens sérieux donnent aussi dans ce travers. » Nous trouvons cette assertion répétée dans la plupart des critiques actuelles ; c'est qu'en présence d'un fait aussi patent, il faudrait revenir du fond du Texas pour avancer devant un auditoire où se trouvent plus de mille Spirites que depuis deux ans on ne s'en occupe plus. Alors, pourquoi tant de colère si le Spiritisme est mort et enterré ? Le P. Lapeyre au moins ne se fait pas illusion ; sa frayeur même lui exagère l'étendue de ce prétendu mal, puisqu'il évalue à un chiffre fabuleux la valeur des livres spirites répandus dans Bordeaux seul ; dans tous les cas, c'est reconnaître une bien grande puissance à l'idée. Quoi qu'il en soit, en présence de toutes ces affirmations, personne ne nous taxera d'exagération, quand nous parlons des rapides progrès de la doctrine ; que les uns les attribuent à la puissance du diable, luttant avec avantage contre Dieu, les autres à un accès de folie qui envahit toutes les classes de la société, de telle sorte que le cercle des gens sensés va tous les jours se rétrécissant, et n'aura bientôt plus de place que pour quelques individus ; que les uns et les autres déplorent cet état de choses chacun à leur point de vue, et se demandent : « Où allons-nous ? grand Dieu ! » libre à eux ; il n'en ressort pas moins ce fait que le Spiritisme passe par-dessus toutes les barrières qu'on lui oppose ; donc, si c'est une folie, bientôt il n'y aura plus que des fous sur la terre : on connaît le proverbe ; si c'est l'œuvre du diable, bientôt il n'y aura plus que des damnés, et si ceux qui parlent au nom de Dieu ne peuvent l'arrêter, c'est que le diable est plus fort que Dieu. Les Spirites sont plus respectueux que cela envers la Divinité ; ils n'admettent pas qu'il y ait un être pouvant lutter avec elle de puissance à puissance, et surtout l'emporter sur elle ; autrement les rôles seraient changés, et le diable deviendrait le véritable maître de l'univers. Les Spirites disent que Dieu étant souverain sans partage, rien n'arrive dans le monde sans sa permission ; donc, si le Spiritisme se répand avec la rapidité de l'éclair, quoi qu'on fasse pour l'arrêter, il faut y voir un effet de la volonté de Dieu ; or Dieu, étant souverainement juste et bon, ne peut vouloir la perte de ses créatures, ni les faire tenter, avec la certitude, en vertu de sa prescience, qu'elles succomberont, pour les précipiter dans les tourments éternels. Aujourd'hui, le dilemme est posé ; il est soumis à la conscience de tous ; l'avenir se charge de la conclusion.

Si nous faisons ces citations, c'est pour montrer à quels arguments les adversaires du Spiritisme en sont réduits pour l'attaquer ; il faut en effet être bien au dépourvu de bonnes raisons pour avoir recours à une calomnie comme celle qui le représente prêchant la désunion des familles, l'adultère, l'avortement, le communisme, le renversement de l'ordre social. Avons-nous besoin de réfuter de semblables assertions ? Non, car il suffit de renvoyer à l'étude de la doctrine, à la lecture de ce qu'elle enseigne, et c'est ce que l'on fait de tous côtés. Qui pourra croire que nous prêchons le communisme après les instructions que nous donnons sur ce sujet dans le discours rapporté in extenso dans la relation de notre voyage en 1862 ? Qui pourra voir une excitation à l'anarchie dans les paroles suivantes, qui se trouvent dans la même brochure, page 58 : « En tout état de cause, les Spirites doivent être les premiers à donner l'exemple de la soumission aux lois, dans le cas où ils en seraient requis. »

Avancer de pareilles choses dans un pays lointain, où le Spiritisme serait inconnu, où il n'y aurait aucun moyen de contrôle, cela pourrait produire quelque effet ; mais les affirmer du haut de la chaire de vérité, au milieu d'une population spirite qui y donne incessamment un démenti par ses enseignements et son exemple, c'est de la maladresse, et l'on ne peut s'empêcher de dire qu'il faut être pris d'un singulier vertige pour se faire illusion à ce point, et ne pas comprendre que parler ainsi, c'est servir la cause du Spiritisme.

On aurait tort cependant de croire que c'est l'opinion de tous les membres du clergé ; il en est beaucoup, au contraire, qui ne la partagent pas, et nous en connaissons bon nombre qui déplorent ces écarts, plus nuisibles à la religion qu'à la doctrine spirite. Ce sont donc des opinions individuelles qui ne peuvent faire loi ; et ce qui prouve que ce sont des appréciations personnelles, c'est la contradiction qui existe entre eux. Ainsi, tandis que l'un déclare que tous les Esprits qui se manifestent sont nécessairement mauvais, puisqu'ils désobéissent à Dieu en se communiquant, un autre reconnaît qu'il y en a de bons et de mauvais, mais que les bons seuls vont à l'église, et les mauvais au vulgaire. L'un accuse le Spiritisme d'avilir la femme, un autre lui reproche de l'élever au niveau des droits de l'homme ; l'un prétend qu'il « entraîne les hommes dans le matérialisme et les plaisirs sensuels ; » et un autre, M. le curé Marouzeau, reconnaît qu'il détruit le matérialisme.

M. l'abbé Marouzeau, dans sa brochure, s'exprime, ainsi : « Vraiment, à entendre les partisans des communications d'outre-tombe, ce serait un parti pris de la part du clergé de combattre quand même le Spiritisme. Pourquoi donc supposer aux prêtres si peu d'intelligence et de bon sens, un entêtement stupide? Pourquoi croire que l'Église qui, dans tous les temps, a donné tant de preuves de prudence, de sagesse et de haute intelligence pour discerner le vrai du faux, soit incapable aujourd'hui de comprendre l'intérêt de ses enfants ? Pourquoi la condamner sans l'entendre ? Si elle refuse de reconnaître votre bannière, c'est que votre drapeau n'est pas le sien ; il a des couleurs qui lui sont essentiellement hostiles ; c'est qu'à coté du bien que vous faites en combattant le hideux matérialisme, elle voit un danger réel pour les âmes et la société. » Et ailleurs : « Concluons de tout cela que le Spiritisme doit se borner à combattre le matérialisme, à donner à l'homme des preuves palpables de son immortalité au moyen des manifestations d'outre-tombe bien constatées. »

De tout ceci, il ressort un fait capital, c'est que tous ces messieurs sont d'accord sur la réalité des manifestations ; seulement chacun les apprécie à sa manière. Les nier, en effet, serait nier la vérité des Ecritures, et les faits mêmes sur lesquels s'appuient la plupart des dogmes. Quant à la manière d'envisager la chose, on peut dès à présent constater dans quel sens se fait l'unité et se prononce l'opinion publique qui a aussi son veto. Il en ressort encore cet autre fait, c'est que la doctrine spirite remue profondément les masses ; que tandis que les uns voient en elle un fantôme effrayant, d'autres y voient l'ange de la consolation et de la délivrance, et une nouvelle ère de progrès moral pour l'humanité.

Puisque nous citons la brochure de M. l'abbé Marouzeau, on nous demandera peut-être pourquoi nous n'y avons pas encore répondu, puisqu'elle nous était personnellement adressée. On a pu en voir le motif dans la relation de notre voyage, à propos des réfutations. Quand nous traitons une question, nous le faisons à un point de vue général, abstraction des personnes qui ne sont à nos yeux que des individualités s'effaçant devant les questions de principes. Nous parlerons de M. Marouzeau à l'occasion, ainsi que de quelques autres quand nous examinerons l'ensemble des objections ; pour cela il était utile d'attendre que chacun eût dit son mot, gros ou petit, — on en a vu ci-dessus quelques-uns d'assez gros, — pour apprécier la force de l'opposition. Des réponses spéciales et individuelles eussent été prématurées et sans cesse à recommencer. La brochure de M. Marouzeau était un coup de fusil ; nous lui demandons pardon de le placer au rang des simples tirailleurs, mais sa modestie chrétienne ne s'en offensera pas. Prévenu d'une levée de boucliers, il nous a paru convenable de laisser décharger toutes les armes, même la grosse artillerie qui, comme on le voit, vient de donner, afin de juger sa portée ; or, jusqu'à présent, nous n'avons pas à nous plaindre des vides qu'elle a faits dans nos rangs, puisque, au contraire, ses coups ont ricoché contre elle. D'un autre coté il n'était pas moins utile de laisser la situation se dessiner, et l'on conviendra que, depuis deux ans, l'état des choses, loin d'empirer pour nous, vient chaque jour nous prêter une nouvelle force. Nous répondrons donc quand nous le jugerons à propos ; jusqu'à présent il n'y a pas eu de temps perdu, puisque nous avons sans cesse gagné du terrain sans cela, et que nos adversaires se chargent eux-mêmes de rendre notre tâche plus facile. Nous n'avons donc qu'à les laisser faire.

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